Liverpool, la cité football
Une ville, un fleuve, un parc. Mais aussi deux stades, et surtout deux clubs. Ainsi va le football à Liverpool depuis plus d'un siècle.
Un conseil, d'abord. Ne vous avisez jamais de dire à un supporter d'Everton que le club phare de sa grande cité est Liverpool. Certes, le palmarès des Reds est sans commune mesure, tout comme leurs moyens financiers. Mais Everton fut bel et bien le premier club de la ville. A tout jamais. D'ailleurs, les Beatles avaient le coeur bleu, pas rouge. Un signe, non? Fondé par les footballeurs paroissiens de l'église St Domingo en 1878, Everton fut pendant plus de dix ans l'unique club de la grande cité portuaire du Nord de l'Angleterre.
Puis tout bascula, grâce ou à cause, de l'avidité d'un très riche brasseur, du nom de John Houlding. Propriétaire du stade d'Anflield, où évolue alors Everton, il va être à l'origine de la scission. En 1891, alors que les joueurs célèbrent leur tout premier titre de champion, trois ans après la fondation de la Football League, Houlding décide d'augmenter le loyer du stade de manière déraisonnée. Inacceptable pour les dirigeants d'Everton, qui décident de faire leurs valises.
Stanley Park, centre du mondeEn fait, Houlding avait une idée derrière la tête: virer les Toffees, pour bâtir sa propre équipe. Ce sera le Liverpool FC. Anfield sera l'antre de ce nouveau club, le kop et sa légende, le rouge sa couleur, après des débuts… en bleu. Le Liverpuldien de base doit alors faire son choix. La tradition ou la nouveauté? La fidélité ou la rébellion? Le choix est complexe, d'autant que rien, a priori, ne distingue les deux clubs, qui ne revendiquent aucune appartenance religieuse ou sociale. Pire, les deux clubs vont se côtoyer au cœur du même quartier.
C'est là une des caractéristiques de la rivalité entre Everton et Liverpool. Le coeur des deux formations bat autour du fameux Stanley Park. Les deux stades, Anfield et Goodison Park, bordent chacun une extrémité du parc. Ils ne sont séparés que par quelques dizaines de mètres. Entre les deux, on trouve le Sandon Hotel. C'est dans un de ses salons que la séparation entre les deux clubs fut entérinée de manière officielle, en 1892
Scousers, Toffees, et Dixie DeanDepuis, au pays des Scousers, la passion se transmet de père en fils, qu'elle soit teintée de bleue ou de rouge. Il suffit qu'un rejeton, un peu trop rebelle à l'adolescence, décide de passer à l'ennemi pour qu'il soit définitivement renié par le reste de la famille, qu'elle soit Red ou Toffe. Tiens, Toffe ("caramel mou"), ce drôle de surnom qui colle à la peau des joueurs et des fans d'Everton depuis 1879, d’où vient-il ?
A l'époque, les joueurs de St Domingo avaient pour habitude de se rassembler après chaque match dans un établissement dont l'enseigne indiquait: "The Anciente Everton Toffee House".
L'amour que porte chacun des deux camps à leurs couleurs se décuple évidemment deux fois l'an à l'occasion du derby. Le premier de ces 200 duels se déroula le 13 octobre 1894, avec une large victoire d'Everton à la clé (3-0). Jusqu'au milieu du XXe siècle, les Toffees régnèrent d'ailleurs en maîtres sur la ville.
Du côté de Goodison, les rares survivants d'une époque dorée évoquent avec nostalgie et fierté "l'équipe du siècle", celle de 1928, menée par le légendaire Dixie Dean, qui inscrivait cette année là une soixantaine de buts.
Rivalité et solidaritéL'époque moderne a vu l'inexorable prise de pouvoir des Reds, non seulement sur le Royaume, mais aussi à travers l'Europe. L'arrivée de Bill Shankly, à la fin des années 50, coïncida avec le début d'une ère glorieuse pour Liverpool, raflant notamment dix championnats et quatre Coupes des champions entre 1976 et 1990. Des générations de managers et de joueurs ont fait oublier à leurs supporters un quotidien éprouvant, souvent fait de misère et de chômage. Everton dut s'incliner devant la supériorité de son voisin, sans jamais perdre sa fierté.
Aussi frontale et forte soit la rivalité entre les deux clubs, elle n'a jamais pris les contours malsains d'autres derbys. Mieux, la solidarité a parfois pris le pas, dans certaines circonstances. En 1933, afin d'apaiser les tensions entre les deux camps, les joueurs des deux équipes décidèrent d'entrer sur la pelouse côte à côté. Une pratique généralisée depuis. Et que dire de l'inoubliable chaîne de d'écharpes aux couleurs des deux clubs, qui relia Goodison Park à Anfield en 1990, après la tragédie d'Hillsborough.
Aujourd'hui, pour la première fois depuis des lustres, Everton et Liverpool figurent ensemble dans le Top 5 du championnat. L'avenir dira s'il s'agit d'un concours de circonstances ou d'une embellie plus durable, surtout pour les Toffees, peu habitués aux honneurs ces derniers temps. Forts d'une histoire commune plus que séculaire, les célèbres voisins sont désormais tournés vers l'avant. La preuve, chacun aura bientôt son nouveau stade.